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Iconographie de Jeanne d’Arc dans les jeux vidéos


Capture d’écran représentant Jeanne d'Arc prise dans le jeu Bladestorm : The Hundred Years' War, du studio Koei Tecmo, 2007

Le cas de l’utilisation de Jeanne d’Arc dans le jeu vidéo est assez particulier. En effet, très peu de jeux sont sortis ayant comme héroïne la Pucelle, bien qu’elle soit l’une des première figures historiques issu des grands personnages de l’histoire à devenir une héroïne d’un jeu vidéo en 1989, avec la sortie de Joan of Arc : Siege and the Sword. Depuis ce premier jeu inspiré par Jeanne d’Arc, on compte une dizaine d’autres jeux vidéo où on peut la trouver comme personnage, dont seulement quatre où elle est l’héroïne du jeu, le dernier étant sorti en 2006. Depuis, aucun autre jeu vidéo comprenant la Pucelle n’est sorti sur le marché.

Dès lors, on peut se poser la question de l’utilisation qu’est faite de l’imagerie johannique dans le monde virtuel du jeu vidéo, au travers plusieurs interrogations, à savoir les raisons qui poussent les différents développeurs à travers le monde à utiliser Jeanne d’Arc dans leurs jeux, la place et le rôle de Jeanne d’Arc dans ces jeux vidéos, les raisons qui font de la vie de Jeanne d’Arc une base scénaristique conséquente pour développer un jeu vidéo, et enfin la représentation physique de Jeanne d’Arc dans les jeux vidéos.

Le choix de Jeanne d’Arc comme personnage de jeux vidéos

Le choix de la Pucelle comme personnage de jeu vidéo repose sur le fait qu’il s’agit d’un personnage historique mondialement connu, mais également sur le fait que les choix des développeurs répondent à une logique purement mercantile.

Jeanne d’Arc est l’un des rares personnage historique de l’histoire de France a avoir un rayonnement mondial, du à la fois à la figure qu’elle incarne et son impact sur son époque, mais également de par l’influence qu’elle a sur l’imaginaire collectif de par le mystères qui l’entoure. En effet, Jeanne d’Arc est l’une des rares grandes figures féminines du Moyen-Âge. On est face à une femme qui refuse de rester sous la domination des hommes, qui décide de prendre les armes pour défendre son pays, qui refuse le schéma classique de son temps qui veut que la femme doit se marier, rester à la maison et s’occuper des enfants. Elle va devenir chef de guerre, une situation inédite dans l’histoire de France, et va mener des guerres au nom du roi et de Dieu, cumulant les statuts militaire et religieux. Ce statut fait d’elle un personnage intriguant.

Cet état de fait est d’autant plus vrai que dès sa mort, Jeanne d’Arc fut l’objet de rumeurs, de fantasmes, et de ouï-dire, et cela a continué jusqu’à aujourd’hui, ou de nombreuses théories fleurissent sur Internet ou à la télévision sur le mythe de Jeanne d’Arc. Il en existe énormément, contribuant à l’aura de mystère qui entoure la Pucelle. Les théories sont en effet nombreuses : Jeanne d’Arc serait une bâtarde de la famille royale, ou bien une simple bergère. Elle ne serait pas morte sur le bûcher, et aurait vécue bien après sa supposée mort. Pour Colette Beaune, historienne médiéviste spécialisée sur Jeanne d’Arc, «les mythes contemporains de Jeanne d’Arc font partie de son histoire»1, renforçant l’intérêt portée à la jeune femme.

Ce statut de personnage historique au rayonnement mondial permet aux développeurs d’envisager l’adaptation de la vie de la Pucelle en jeux vidéos. En effet, le choix de faire un jeu basé sur un personnage historique repose essentiellement sur une logique marchande, résultant d’une opération visant à conquérir de nouveaux marchés, et donc de créer de nouvelles sources de profits pour les développeurs de jeux vidéos, en particulier des gros studios.

Dès lors, on peut affirmer que les raisons qui ont poussé certains développeurs de jeux vidéos à choisir Jeanne d’Arc comme personnage dans leurs produits reposent sur les principes inhérent au marché vidéo-ludique, à savoir la notoriété presque mondiale de la vie du héros choisi, mais également sur une logique marchande garantissant aux développeurs de pouvoir écouler leurs jeux vidéos et ainsi rentabiliser leur production.

Jeanne d’Arc, héroïne ou personnage secondaire ?

Une fois convenu que la vie de Jeanne d’Arc se prêtait parfaitement à une version vidéo-ludique, la question se pose pour les développeurs du rôle à attribuer à Jeanne dans leurs productions. Doivent-ils en faire l’héroïne principale ou lui donner une place plus mineure dans un conflit bien plus important, et qui la dépasse ? Le choix est difficile, puisque cette question est également au centre des débats entre historiens.

«Dans le fait de la guerre, elle était fort experte, tant pour porter la lance que pour réunir une armée ou ordonner un combat et disposer l’artillerie». Tel est la description faite par le duc d’Alençon lors du procès en réhabilitation des capacités militaires de Jeanne d’Arc2. Cette phrase résume bien l’opinion d’une partie des contemporains de la Pucelle, ainsi que de certains historiens, qui la considèrent comme un grand chef de guerre.

Pour d’autres historiens, elle n’est qu’un élément de plus dans un conflit qui s’essoufflait. Pour eux, le rôle de Jeanne d’Arc est plutôt limité. Si elle a remporté quelques victoires, et permis au roi d’asseoir sa légitimité par le sacre de Reims, le véritable vainqueur des Anglais est bien Charles VII, qui par la diplomatie et les reformes aura permis à son royaume de retrouver son unité et de se débarrasser des Anglais.

Comme nous avons pu le voir précédemment, ils existent deux visions diamétralement opposées sur le rôle de Jeanne d’Arc durant la Guerre de Cent ans. Cette différence de point de vue se retrouve dans la production vidéo-ludique ayant un rapport avec la Pucelle, la place de cette dernière dépendant de la vision des développeurs sur son rôle dans le conflit.

C’est ainsi que certains développeurs mettent en avant Jeanne d’Arc comme étant la figure historique emblématique de la guerre de Cent ans, celle qui à mis un terme au conflit opposant le royaume d’Angleterre et le royaume de France. C’est le cas par exemple du jeu Jeanne d’Arc du studio japonais Level-5.

A l’inverse, plusieurs studios mettront en scène Jeanne d’Arc comme étant un élément marquant de l’histoire de France, mais ayant une importance assez limitée. C’est le cas par exemple des suédois de Paradox Interactive, qui dans leur jeu Crusader Kings II, vont faire de l’arrivée de la Pucelle un événement mineur, cette dernière étant cantonnée à un rôle de conseillère auprès du roi Charles VII.

Au final, le rôle et l’importance de Jeanne d’Arc dans ses jeux vidéos dépend en très grande partie de la place qui est réservée à la Pucelle dans le scénario des développeurs. Soit elle est l’héroïne principale, et dans ce cas, ils vont la mettre sur le devant de la scène, en en faisant celle qui met fin à la guerre de Cent ans, soit elle est un personnage secondaire, et alors elle sera cantonnée au rôle du général ou du soldat, sans pouvoir d’influencer le conflit opposant troupes anglaise et françaises.

La vie de Jeanne d’Arc, un cadre idéal pour un jeu vidéo ?

Le choix de faire un jeu vidéo sur un personnage historique ne repose pas seulement sur le charisme que ce dernier peut avoir, il faut également pouvoir intégrer cela à un type de jeu vidéo. Pour cela, la vie de la figure historique choisie se doit d’être suffisamment riche en événements, en personnages alliés et en ennemis pour que cela puisse être retranscrit en scénario de jeux vidéos.

Quand on observe la vie de Jeanne d’Arc, on constate qu’elle remplit tous les critères d’un jeu vidéo. On y retrouve différents élément clé qui composent un soft tel que le conçoivent les développeurs.

Ainsi, on peut faire le parallèle entre la définition du parcours initiatique mis en lumière par Christopher Vogler3 et la vie de Jeanne d’Arc. En effet, on peut dire que la vie de Jeanne d’Arc, et en particulier à partir de son départ de Domrémy, suit une structure assez proche de la narration d’une œuvre littéraire mythologique. De même, la vie de Jeanne d’Arc colle très bien aux schémas régissant la construction d’un jeu vidéo. On observe une montée en puissance narrative au cours de la vie de Jeanne d’Arc, avec plusieurs points culminants, tels que la prise d’Orléans, le siège de Paris, puis la capture et la mise à mort de Jeanne.

De même, on peut affirmer que les compagnons d’armes qui entoureront la Pucelle tout au long des campagnes qu’elle va mener, l’aidant dans son combat, correspondent à un modèle existant dans le jeu vidéo. Des figures historiques tels que La Hire, Gilles de Rais ou encore Arthur de Richemont vont voir leur avatar virtuel être traiter comme les camarade du héros qui, notamment dans les RPG, vont constituer un complément, apportant au héros les qualités qui lui font défaut. Les relations entre les personnages va également constituer une partie très important du scénario d’un jeu, enrichissant l’histoire et donnant d’avantage envie au joueur de participer à cette aventure.

Il en va de même pour les ennemis, raison pour laquelle Jeanne prendra les armes. Figure essentielle de nombreux jeux vidéos, les développeurs vont doter Jeanne d’Arc d’ennemis historiques, tels que le duc de Bedford, dans Ages of Empires II, mais également d’ennemis piochés dans le bestiaire d’heroic-fantasy, comme des orcs, des gobelins et autres dragons, comme dans le jeu Jeanne d’Arc du studio japonais Level-5.

Au final, on peut conclure que la vie de Jeanne d’Arc remplit tous les critères d’un jeu vidéo. On y retrouve les élément clés, que ce soit le parcours initiatique, qui la mènera de son village de Domremy au bûcher de Rouen, les compagnons d’armes, qui entoureront la Pucelle, l’aidant dans son combat, et bien évidemment, les ennemis, raison pour laquelle Jeanne prendra les armes. Le parallèle entre la vie de Jeanne d’Arc et une trame scénaristique fictionnelle est assez saisissant, ce qui en fait le cadre idéal pour les développeurs de jeux vidéo.

Jeanne d’Arc, une exception dans la représentation physique d’un personnage féminin dans les jeux vidéos ?

A quoi pouvait bien ressembler Jeanne d’Arc ? Cette question revient souvent dans les œuvres historiques traitant de la Pucelle. Il faut dire que la représentation physique de Jeanne d’Arc est sujette à questionnement, tant les historiens disposent de peu de description de la Pucelle. L’image que l’on a d’elle, de son vivant à nos jours, est plus souvent une question d’interprétation personnelle de l’historien ou de l’artiste. La version vidéo-ludique n’échappe pas à cela, d’autant plus qu’elle doit composer avec vision très masculine de l’iconographie de la femme dans le milieu du jeu vidéo.

Les informations obtenues par les différents témoignages des contemporains de Jeanne d’Arc nous permettent de faire un portrait d’elle assez limité. On peut seulement affirmer qu’elle était de taille moyenne pour l’époque (env 1m60), avec les cheveux noirs coupés courts comme les hommes, et qu’elle avait un corps robuste, mais tout de même assez féminin. Cela permet aux développeurs de jeux vidéos de pouvoir avoir une base de travail dans leurs travaux.

Or, malgré des sources identiques, la représentation physique de Jeanne d’Arc est très différentes entre les studios occidentaux et orientaux. Ainsi, les développeurs occidentaux s’attachent à respecter au maximum la réalité historique du sujet traité dans leurs jeux vidéos. C’est ainsi que dans des jeux tels que Wars and Warriors : Joan of Arc, Medieval : Total War ou encore Joan of Arc : Siege and the Sword, on retrouve une Jeanne d’Arc très souvent vêtue d’une armure, accentuant ainsi l’image guerrière de la jeune femme. Chez les développeurs orientaux, l’image qui revient le plus souvent est celle d’une jeune femme aux cheveux blonds, aux yeux bleus, correspondant à la vision fantasmée de la femme française, ainsi qu’une certaine idée de la pureté. On retrouve ce modèle dans des jeux tels que Jeanne d’Arc, ou encore Battlestorm : The Hundred Year’s War.

On notera que ces différentes représentations de Jeanne d’Arc ont pourtant un point commun, à savoir qu’elles sont très éloignées de certains clichés qui existent dans le monde vidéo-ludique quand à la représentation des personnages féminins. On est loin des personnages hyper-sexualisées qui peuvent exister, tel que Bayonetta, du jeu éponyme, ou de l’ensemble des personnages féminins de la saga Dead or Alive.

Ainsi, la représentation physique de Jeanne d’Arc dans les jeux vidéos ne souffre que très peu de l’iconographie féminine classique du monde virtuel. Il faut reconnaître que la grande majorité des développeurs ont essayé de la représenter sans chercher à en faire un personnage sexualisée, ce qui est un norme dans le milieu vidéo-ludique. Si les différentes versions diffèrent entre elles, on retrouve des points communs qui montre que Jeanne d’Arc est vu autant comme une guerrière que comme une jeune fille pure. L’iconographie johannique dans les jeux vidéos correspond au mythe de la vierge guerrière, une exception dans ce milieu à la vision très masculine de la femme.

Conclusion.

Au final, nous pouvons dire que le choix de faire de Jeanne d’Arc un personnage de jeu vidéo n’est en aucune façon anodin, la représentation de la Pucelle dans les différents jeux vidéos où elle apparaît et le degré de réalité historique avec laquelle les développeurs l’ont décrite est le résultat de nombreux facteurs.

Cette représentation dépend tout d’abord du rôle de Jeanne d’Arc dans la guerre de Cent ans défini par les développeurs, ce qui va de pair avec le type de jeu développé. Les jeux mettant en scène Jeanne comme étant un élément mineur du conflit ne développe pas une représentation particulière, la Pucelle n’étant qu’un général comme un autre, alors que les jeux qui en font une héroïne en donne une image beaucoup plus travaillée et plus proche de la réalité historique.

Au delà du statut, la vie même de Jeanne peut être considérée comme étant construite sur un modèle scénaristique classique, permettant aux développeurs d’asseoir la représentation de la Pucelle sur une base cohérente et dans une certaine partie historique, en l’entourant d’alliés et d’ennemis, réels ou non.

Enfin, cette représentation est largement influencée par des traits culturels, ces derniers dépendant de différentes notions. Ainsi, cette représentation johannique dépend énormément du pays des développeurs, avec une Jeanne plus proche de la réalité historique dans la vision occidentale, et une Jeanne très largement fantasmée dans la vision orientale. Elle est également concernée par les clichés culturels du monde virtuel dans la représentation féminine, faisant que l’image vidéo-ludique de la Pucelle est très différente d’un jeu à l’autre, et ne respectant la réalité historique que dans un certain niveau.


 

1BEAUNE Colette, Jeanne d’Arc, Vérité et Légendes, Paris, Ed Perrin, 2011, p.35

2DUPARC Pierre, Procès en nullité, T.3, Paris, Ed C.Klinckseick, 1983, p70

3VOGLER Christopher, The Writer’s Journey, Los Angeles, Ed Michael Wiese Productions, 2007, p8